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Conspiration de la modernité

Si vous me dites que rien ne vous ennuie que vous n’avez pas de problèmes dans votre vie, que tout va pour le mieux et qu’il ne saurait être question de remettre en cause votre intégration dans le monde, alors vous pouvez en rester là et ne pas lire ce qui suit.

· Georges Bernanos disait « On ne comprend rien à la civilisation moderne si on ne comprend pas tout d’abord qu’elle est une immense conspiration universelle contre tout forme de vie intérieure. » Il manifestait par-là la place surplombante que la raison triomphante s’était octroyée, forte de ses conquêtes techniques. Cet écrivain français qui connut les deux guerres mondiales dans cette première moitié du XXème siècle savait de quoi il voulait parler. La distance qui s’était introduite entre les évolutions techniques depuis la période industrielle et les évolutions morales et sociétales étaient devenues absolument colossales.

· Dans les temps plus anciens, la force brute mise au profit de la haine et de la colère avait une portée relativement limitée. Avec une épée on pouvait tuer quelques personnes autour de soi, avec du poison également. Mais une bombe atomique on pouvait d’un seul coup frapper des centaines de milliers de personnes, ruiner des villes entières, et provoquer un désastre irréparable. Mort en 1948 quelques temps après Hiroshima et Nagasaki il pointait l’hubris de ce monde en devenir et il en attribuait la déraison à l’ignorance de ce qui nous constitue en tant qu’être humain : cette part d’intériorité dont la nature nous a doté. Celle-ci condamnée depuis la fin du moyen âge et notamment par une exploitation exagérée du rôle de la raison dans tous les choix et décisions humaines.

· La relégation de toute forme d’approche intérieure dans les oubliettes de nos vies intérieures, dans le grenier fermement cadenassé de nos inconscients personnels et collectifs, derrière le paravent idéal de nos croyances instituées en dogmes universels. La vie et le monde pouvaient enfin exister dans l’univers simpliste dessiné par les lignes de force de nos besoins et de nos choix.

Mais voilà, derrière le simplisme de ces croyances à la simplicité d’un monde idéal, se tordaient en sous-main les droites savamment construites par l’ingéniosité technicienne.

· Les peuples résistaient à la domination culturelle, à l’écrasement de leur propre modèle, à la perte de leurs repères traditionnels. Quelque chose défaillait dans cette vision idyllique d’un ordre dont tous les paramètres pouvaient enfin se définir clairement et plus encore se partager partout à la surface du globe. Idéal ordonnateur du monde et des choses, porté par un Occident sûr de son fait, convaincu qu’il était à la pointe de l’évolution. Les autres n’en étaient tout simplement pas encore là. Il fallait les aider à franchir ce chemin qui les séparait de la modernité convaincue de ses prétendants, à adorer les lumières qui furent portés par l’intelligence humaine sur les font baptismaux de l’universalité.

· Mais un hubris qui s’ignore n’en est pas moins dangereux. De son côté Claude Levy Strauss avait été un des premiers à pointer que nous n’étions pas seuls sur terre. Que la vision du monde est quelque chose qui ne se décrète pas mais se construit patiemment dans un rapport profond avec le territoire, les ressources, les environnements, l’histoire et les mémoires.

· L’homme dans ce qui le spécifie en tant qu’être humain doit nécessairement trouver un sens à son existence et se définir par rapport à une finalité. Ce sont les Mythes qui définissent les bornes du champ et de la morale. Ils sont les réponses auxquelles les hommes parlent pour trouver sens à exister. N’oublions jamais que les mythes sont ce qui fait tenir debout. C’est ainsi que les indiens d’Amérique du Nord, lorsqu’ils bâtissaient leur village de tente, devaient avant tout dresser le Totem. A partir de ce centre toute la communauté pouvait enfin s’installer. La verticalité traçait par sa présence le lien avec les forces de la nature, le Grand Esprit.

· Il y avait là un objet théophanique qui installait chacun dans son rôle et créait la communauté. Ce geste permettait de franchir l’espace qui sépare l’ordre du chaos. Rien dans ce geste ostentatoire n’aurait pu rationnellement trouver une justification dans l’ordre de la pure raison. La rationalité technique ou scientifique n’aurait trouvé dans ce geste aucun appui sérieux et pourtant ce qui aurait pu apparaître comme arriéré, superstitieux, suffisait à donner sens à la vie pour ceux qui s’y retrouvaient.


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